Les principes de base de la focalisation

La focalisation, ou le point de vue, c’est la relation du narrateur avec ce qui est dit :

  • Est-ce que le narrateur prend part aux événements racontés, les observe ou est-ce qu’il reconstitue des événements passés ?
  • Annonce-t-il ouvertement sa présence ou tente-t-il de rester invisible ?
  • Est-ce qu’il semble impartial et détaché, ou a-t-il une opinion tranchée sur l’histoire, un intérêt pour celle-ci ?
  • Est-ce que le narrateur est qualifié pour raconter l’histoire ? A-t-il accès à l’information et est-il en mesure de nous la fournir ? Faisons-nous confiance à ce qu’il dit ?

Ce sont toutes des questions à se poser sur la focalisation, car certains points de vue ouvrent la porte à des libertés que d’autres limitent ou n’autorisent pas. Le but, quand vous choisissez une focalisation, ce n’est pas simplement de trouver une façon de transmettre des informations. C’est aussi d’être capable de les raconter de la bonne manière et de rendre le monde que vous créez compréhensible et crédible.

Voici un aperçu des principales formes de focalisations disponibles et une description de leur fonctionnement.

Première personne du singulier

Caractérisée par l’utilisation du pronom « je », cette focalisation partage l’expérience d’un individu directement à travers la narration. Il s’agit de la forme la plus courante du récit à la première personne. Un seul personnage raconte son histoire : ce qu’elle signifie ou a signifié, ce qui est ou a été ressenti. Les informations fournies se limitent à l’expérience directe du narrateur à la première personne (ce qu’il voit, entend, fait, ressent, dit, etc.) et jusqu’ à un certain degré, à l’expérience indirecte (rumeurs, conjectures, déductions, émotions et tout ce qui a trait à l’interprétation ou à l’invention d’informations).

Pour le lecteur, les avantages du récit à la première personne sont un sentiment d’immédiateté face à ce que vit le personnage (particulièrement utile pour tout ce qui est suspense) ainsi qu’un sentiment d’intimité et de connexion avec l’état d’esprit du personnage, ses émotions et son interprétation subjective des événements décrits.

Voici un exemple de la proximité que le lecteur peut ressentir vis-à-vis des personnages, de l’action, du cadre et de l’émotion avec le premier paragraphe de Hunger Games de Suzanne Collins, grâce au récit à la première personne de Katniss (une immédiateté renforcée par l’utilisation du présent) :

À mon réveil, l’autre côté du lit est tout froid. Je tâtonne, je cherche la chaleur de Prim, mais je n’attrape que la grosse toile du matelas. Elle a dû faire un mauvais rêve et grimper dans le lit de maman. Normal : c’est le jour de la Moisson.

Parmi les autres exemples de romans classiques à la première personne du singulier, citons Le soleil se lève aussi d’Ernest Hemingway, Le grand sommeil de Raymond Chandler et L’attrape-cœurs de J.D. Salinger (bien que ce dernier puisse tout aussi bien entrer dans la catégorie des narrateurs non fiables).

Avantages

Le récit à la première personne du singulier peut donner une voix narrative intime et efficace. Presque comme si le narrateur s’adressait directement au lecteur et partageait quelque chose de personnel. C’est un bon choix pour un roman qui est principalement axé sur le personnage, où son état d’esprit et son développement personnel sont les principaux intérêts du livre. Ça peut également être un choix efficace pour les romans où le suspense joue un rôle dans l’intrigue principale, comme les romans policiers ou les romans à énigme. Le lecteur partage alors la tension ressentie par le protagoniste ou le narrateur.

Inconvénients

Comme la focalisation est limitée à ce que sait et ce que vit le narrateur, tous les événements qui se déroulent en dehors de son champ d’observation doivent être portés à son attention pour pouvoir être utilisés dans l’histoire. Un roman avec un grand nombre de personnages qui font et vivent tous des choses tout aussi importantes les unes que les autres dans des endroits différents peut être difficile à transmettre dans un roman à la première personne. À moins que le narrateur ne soit un voyeur, un espion ou un voyant capable d’observer simultanément différentes personnes dans différents endroits. (Je plaisante, bien sûr. Évitez le voyant qui contourne le moindre problème en disant : « J’ai eu l’intuition que Bernard était à l’autre bout de la ville en train de se faire couper les cheveux »).

Première personne du pluriel

Caractérisée par l’utilisation du pronom « nous », cette focalisation fait appel à un collectif d’individus qui racontent l’histoire comme un seul homme. Elle est beaucoup moins courante que le récit à la première personne du singulier. Mais elle peut avoir un certain impact dans la mesure où elle combine la personnalité et l’intimité du récit à la première personne avec certains avantages du point de vue omniscient. C’est une focalisation que vous pouvez utiliser lorsqu’un groupe vit une expérience commune.

L’exemple type est la nouvelle de William Faulkner, Une rose pour Emily, dans laquelle la ville fictive de Jefferson, dans le Mississippi, fait face à la vie excentrique, à la mort et aux secrets de sa citoyenne la plus insolite, Emily Grierson, survivante d’un Vieux Sud qui n’existe plus. Notez le ton communautaire, voire cancanier, de la première ligne de l’histoire, alimenté par la curiosité morbide de la ville à l’égard de la vieille femme recluse.

Quand Miss Emily Grierson mourut, toute notre ville alla à l’enterrement : les hommes, par une sorte d’affection respectueuse pour un monument disparu, les femmes, poussées surtout par la curiosité de voir l’intérieur de sa maison que personne n’avait vu depuis dix ans, à l’exception d’un vieux domestique, à la fois jardinier et cuisinier.

Parmi les exemples contemporains, citons Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides et Open Space de Joshua Ferris. Ce dernier roman commence par le point de vue collectif d’employés de bureau. (Je n’ai pas trouvé la traduction française, si jamais vous l’avez, n’hésitez pas à m’envoyer un message.)

We were fractious and overpaid. Our mornings lacked promise. At least those of us who smoked had something to look forward to at ten-fifteen.

Avantages

Cette focalisation fonctionne comme le récit à la première personne du singulier au niveau de la personnalité et de la subjectivité. Elle fonctionne également comme le point de vue omniscient dans la mesure où elle n’est pas constituée d’une seule personne, mais de plusieurs, capables d’observer plus de choses que ne le pourrait une seule personne. Les individus s’extraient du « nous » pour fournir les informations nécessaires, puis se fondent à nouveau dans le collectif.

Inconvénients

Ça reste une voix à la première personne et donc limitée aux expériences directes des membres du groupe. La présence constante du collectif peut également devenir pénible. L’auteur doit donc veiller à utiliser à la fois les aspects intimes et publics.

Deuxième personne

Le récit à la deuxième personne a comme personnage principal « vous ». Il raconte ce que vous faites ou qui vous êtes (« Vous allez au lavabo et vous vous brossez les dents. »). Parfois il donne des ordres ou des instructions (« Allez au lavabo. Brossez-vous les dents. »). Vous verrez plus fréquemment cette focalisation dans les nouvelles. Elle peut être particulièrement difficile à maintenir dans une œuvre plus longue pour deux raisons (liées) : l’effet de surprise peut distraire le lecteur à long terme, et celui-ci peut se rebeller contre les ordres ou les instructions reçus et penser « Non, je ne le ferai pas. Non, je ne le suis pas. »

Néanmoins, l’utilisation de la deuxième personne peut créer une relation inhabituelle entre le lecteur et le texte. D’une part, le personnage « vous » est une personnalité distincte. Il a des traits de caractère, des motivations et une identité qui lui sont propres. Mais d’autre part, le lecteur va lentement s’identifier à ce personnage et se sentir proche ou même égal à lui tout en étant deux personnes distinctes. Ça peut être particulièrement efficace lorsqu’on est confronté à un personnage bourré de défauts. On serait enclin à le rejeter au récit à la première ou à la troisième personne, mais pas à la deuxième personne, car dans une certaine mesure, il s’agit de vous.

Voici un exemple avec le roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur, qui place le lecteur dans la position du personnage principal :

Tu es sur le point de commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Recueille-toi. Chasse toute autre pensée de ton esprit. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. Il vaut mieux fermer la porte; là-bas la télévision est toujours allumée.

Parmi les autres exemples de points de vue à la deuxième personne figurent les romans Journal d’un oiseau de nuit de Jay McInerny et Comme la grenouille sur son nénuphar de Tom Robbins.

Avantages

Cette focalisation crée un lien étroit entre le lecteur et le personnage. Le personnage à la deuxième personne est à la fois une entité autonome, distincte de nous. Il est aussi une entité à laquelle nous nous identifions et à laquelle nous nous sentons égaux. Cette relation inhabituelle entre le lecteur et le personnage (et la nouveauté apportée par la voix) peut être intéressante et captivante quand elle fonctionne.

Inconvénients

La nouveauté apportée par cette voix ne suffit pas à porter un roman entier. Le récit à la deuxième personne doit également avoir un but précis. Il nous rapproche d’un personnage ou d’une situation dont on ne se sent pas automatiquement proches ou auxquels on ne s’identifie pas dans d’autres focalisations. La mayonnaise prend au récit à la deuxième personne parce que quelque chose nous arrive.

Troisième personne limitée

Cette focalisation est caractérisée par l’utilisation du pronom « il » ou « elle » et du nom du personnage, comme dans « Jean détestait les maths. » Contrairement au récit à la troisième personne omnisciente, le récit à la troisième personne limitée raconte l’intégralité de l’histoire de la perspective d’un seul personnage. Parfois c’est comme si on regardait par-dessus son épaule, parfois comme si on entrait dans son esprit. Les événements sont observés à travers le filtre de la perception de ce personnage (mais moins directement que dans le récit à la première personne du singulier).

Ainsi, le récit à la troisième personne limitée offre un peu de la proximité du récit à la première personne du singulier. Il nous permet de connaître les pensées, les sentiments et les attitudes d’un personnage au sujet des événements racontés. Ce récit offre également la possibilité de prendre du recul par rapport au personnage pour proposer une perspective plus large, indépendante des opinions ou des partis pris du protagoniste. Il souligne ainsi ces partis pris (souvent de manière subtile) et indique au lecteur une façon plus claire de lire le personnage que le personnage lui-même ne le permettrait.

Le récit à la troisième personne limitée est également utile dans un roman où le protagoniste ignore certains aspects de l’intrigue, comme dans les romans à suspense ou les romans policiers. La tension qui résulte de la tentative du protagoniste de rassembler les éléments, à partir de ses connaissances limitées, est ressentie par le lecteur.

Herzog, de Saul Bellow, offre un excellent exemple de l’équilibre à trouver, dans le récit à la troisième personne limitée, entre la proximité avec l’état d’esprit d’un personnage et la capacité du narrateur à maintenir néanmoins une certaine distance. Le protagoniste du roman, Moses Herzog, a connu des moments difficiles sur le plan personnel et professionnel. Il a peut-être commencé à perdre pied avec la réalité, comme l’indique la célèbre première ligne du roman. L’utilisation de la troisième personne limitée permet à Saul Bellow de transmettre clairement l’état d’esprit de Moses Herzog. Il nous rapproche de lui, tout en utilisant la distance narrative pour ordonner la prose et nous donner une perspective sur le personnage.

Peut-être que j’ai perdu l’esprit, mais ça ne me dérange pas, songea Moses Herzog.

D’aucuns le croyaient cinglé et pendant un temps, lui-même douta d’avoir toute sa tête. Mais aujourd’hui, bien qu’il se comportât bizarrement encore, il se sentait sûr de lui, gai, clairvoyant et fort. Comme envoûté, il écrivait des lettres à la terre entière, et ces lettres l’exaltaient tant que depuis la fin du mois de juin, il allait d’un endroit à l’autre avec un sac de voyage bourré de papiers. Il l’avait porté de New York à Martha’s Vineyard, d’où il était reparti aussitôt ; deux jours plus tard, il prenait l’avion pour Chicago, et de là, il se rendait dans un village de l’ouest du Massachusetts. Retiré à la campagne, il écrivit continuellement, fanatiquement, aux journaux, aux personnages publics, aux amis et aux parents, puis aux morts, à ses morts obscurs et, enfin, aux morts célèbres.

Parmi les autres exemples utiles de narration à la troisième personne limitée, citons Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, Le vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway et la série Harry Potter de J.K. Rowling. L’autrice utilise le mode omniscient pour couvrir l’ensemble des événements et du passé des personnages. Mais les romans sont principalement présentés du point de vue de Harry.

Avantages

Cette focalisation offre la proximité de la première personne tout en conservant la distance et l’autorité de la troisième personne. Elle permet à l’auteur d’explorer ce que perçoit le personnage tout en offrant une perspective sur lui ou les événements que lui-même ne vit pas. Elle lui permet également de raconter de près l’histoire d’un individu sans être lié à sa voix et à ses limites.

Inconvénients

Comme tous les événements racontés le sont à travers le filtre de la perception d’un seul personnage, seul ce qu’il vit directement ou indirectement peut être utilisé dans l’histoire (comme c’est le cas avec la première personne du singulier).

Troisième personne omnisciente

Caractérisée par l’utilisation du pronom « il » ou « elle » et par des pouvoirs divins, cette focalisation est capable de voir à travers les yeux de n’importe quel personnage, de pénétrer dans sa conscience et de révéler ses pensées. Elle est capable de se rendre n’importe où n’importe quand. Elle détient des informations que les personnages ne possèdent pas et peut commenter des événements qui se sont produits, se produisent ou vont se produire. La voix à la troisième personne omnisciente est en fait une personnalité narrative. C’est une sorte de personnage désincarné à part entière. Mais la façon dont le narrateur souhaite être perçu (personnalité distincte ou invisible) dépend de vos besoins et de votre style.

Le récit à la troisième personne omnisciente est un choix populaire pour les romanciers qui ont beaucoup de personnages et des intrigues complexes. Il leur permet de se déplacer dans le temps, l’espace et d’un personnage à un autre en fonction de ses besoins. Mais c’est aussi un inconvénient potentiel de cette voix : une trop grande liberté peut conduire à un manque d’attention. En passant trop de brefs instants dans la tête de trop nombreux personnages, le risque est de ne jamais se sentir jamais ancrés dans un moment, une perspective ou un arc.

Un bon principe à suivre

En règle générale, chaque chapitre (voire chaque scène) doit se concentrer sur un personnage et un point de vue en particulier. Imaginez comme il serait pénible de lire une scène avec cinq personnages assis autour d’une table, chacun ayant quelque chose à cacher, et le récit se déplaçant ligne par ligne dans l’esprit de chaque personnage : « Je me demande si Jonathan sait pour Bertrand ? » « Karine me regarde bizarrement. Je me demande si elle sait ce que Jonathan sait. » « Si seulement Jonathan savait que je sais pour Bertrand et Karine. » « Je suis Karine et je ne sais pas pourquoi tout le monde nous regarde, Bertrand et moi. » Vous voyez le genre…

Mieux vaut ne pas abuser des pouvoirs de cette focalisation et les utiliser de manière sélective, dans un but précis. En d’autres termes, n’utilisez pas la liberté que confère la troisième personne omnisciente comme un substitut ou un raccourci en matière de tension, de drames et de révélations.

Voici un exemple avec le roman Jonathan Strange et Mr. Norrell de Susanna Clarke, qui se sert d’un narrateur omniscient pour gérer un large casting. On retrouve certaines caractéristiques de la narration omnisciente, notamment une vue d’ensemble d’une époque et d’un lieu, un point de vue qui n’est pas celui d’un personnage, et une voix narrative forte, la « personnalité narratrice » de la troisième personne omnisciente qui agit presque comme un autre personnage du livre. Elle aide à maintenir la cohésion des personnages et des événements.

Voilà quelques années, dans la bonne ville d’York, il existait une société de magiciens. Ces messieurs se réunissaient le troisième mercredi du mois et échangeaient de longues et ennuyeuses communications sur l’histoire de la magie anglaise.

Parmi les autres exemples, on peut citer Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, Cent Ans de Solitude de Gabriel García Márquez et Sourires de loup de Zadie Smith.

Avantages

Vous avez les pouvoirs d’un dieu en matière de narration. Vous pouvez aller où bon vous semble et plonger dans l’état d’esprit ou la conscience de n’importe qui. C’est particulièrement utile pour les romans mettant en scène un grand nombre de personnages, dans lesquels les événements ou les personnages sont séparés dans le temps ou l’espace. Une personnalité narrative émerge du récit à la troisième personne omnisciente. La narration devient alors une sorte de personnage à part entière. Elle est capable d’offrir des informations et des points de vue auxquels les personnages n’ont pas accès.

Inconvénients

Passer d’une conscience à l’autre (surtout en faisant des raccourcis vers la tension dramatique et les révélations) peut conduire à une histoire dont la focalisation et la perspective changent constamment. Pour ne pas tomber dans cet écueil, faites en sorte que chaque scène ait un personnage et une question comme point central. Voyez ensuite comment la personnalité qui se dégage de la voix narrative à la troisième personne omnisciente aide à unifier les actions disparates.

Faire le bon choix pour votre histoire et votre genre littéraire

D’une certaine façon, on ne choisit pas vraiment une focalisation pour son projet ; c’est le projet qui choisit la focalisation à notre place. Par exemple, si on écrit un roman policier, on ne va pas choisir un narrateur omniscient qui saute dans la tête du majordome au premier chapitre pour lui faire penser « C’est moi qui ai tué Monsieur ». L’histoire nous dit comment elle doit être racontée. Une fois la bonne focalisation et la bonne approche trouvées, on réalise que notre histoire n’aurait pas pu être racontée autrement.

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Coralie Raphael
Je parle beaucoup d'auto-édition et essaie d'aider les auteurs à comprendre dans quoi ils mettent les pieds. Parfois j'écris aussi des livres. En savoir plus.
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