Les auteurs indépendants et la valeur du contenu gratuit

Milk and honey de Rupi Kaur est une réussite éditoriale qui a retenu l’attention du grand public (et de l’industrie) en Amérique du Nord en 2017 et 2018. On a beaucoup écrit sur Rupi Kaur. Son histoire offre plusieurs angles : elle a d’abord autopublié son œuvre et il s’agit d’un recueil de poésie. Qui lit et achète encore de la poésie de nos jours ? Les jeunes sur Instagram, apparemment.

Rupi Kaur a commencé à publier ses œuvres sur Tumblr en 2013, puis est passée à Instagram en 2014. La même année, elle a autopublié un recueil de ses poèmes sur Amazon. Rapidement, sa popularité a attiré l’attention d’un éditeur traditionnel. Milk and honey s’est vendu à plus de trois millions d’exemplaires et a figuré sur la liste des best-sellers du New York Times pendant 165 semaines.

Rupi Kaur se plaignait-elle que « plus personne n’accorde d’importance à la poésie » quand elle écrivait et publiait ses œuvres gratuitement ? C’est peu probable. Mais j’entends cette plainte concernant la valeur de l’écrit, sous une forme ou une autre, de la part de toutes sortes d’auteurs qui estiment la littérature dévalorisée, que ce soit en raison des prix bas d’Amazon, de l’énorme quantité d’écrits désormais disponibles gratuitement ou à bas prix, ou des plans d’abonnement comme Kindle Unlimited.

Il y a cinq contextes spécifiques dans lesquels quelque chose est « mieux que gratuit » pour les auteurs :

  • la personnalisation (par exemple, les exemplaires signés par l’auteur) ;
  • l’immédiateté (obtenir quelque chose en version bêta ou dès sa sortie) ;
  • l’authenticité (la garantie d’une version légale de haute qualité) ;
  • l’accessibilité (facilité d’utilisation ou d’accès) ;
  • le mécénat (récompenser les artistes qu’on aime).

Il ne sert pas à grand-chose aux auteurs de se plaindre auprès de leurs lecteurs ou de l’industrie que leurs écrits ne sont pas appréciés à leur juste valeur. Le piratage n’est pas un phénomène que les gens abandonneront sous la pression, ou qui disparaîtra si on fait plus d’efforts pour l’éradiquer. Les auteurs (et les éditeurs aussi) sont mieux récompensés pour leur temps et leur énergie quand ils prennent en compte le contenu et le contexte pouvant être facturés et pour lesquels les gens sont heureux de payer.

Les communautés comme Wattpad (et Rupi Kaur) nous montrent qu’il existe des lecteurs de littérature numérique. Les lecteurs ne paient peut-être pas directement pour la majorité de ce contenu ou de cette expérience. Mais les auteurs et les éditeurs peuvent toujours tirer profit :

  • des pourboires et des dons
  • des droits secondaires et des licences
  • de la publicité
  • des compilations
  • des ventes traditionnelles de livres physiques.

Dans le domaine de la non-fiction, les Instagrammeurs, les blogueurs et les podcasteurs produisent des tonnes de contenu numérique gratuit au fil des années. Ce contenu peut ensuite devenir un livre payant. Ça peut aussi devenir un événement annuel, un cours en ligne ou une communauté.

En produisant quelque chose de gratuit, les auteurs ouvrent la porte à de nouveaux lecteurs. On a tendance à se demander : « Cela va-t-il cannibaliser mes ventes ? » ou « Est-ce que je donne trop ? ». Mais il est plus futé de se demander : « Est-ce que ça va amener un nouveau lecteur qui achètera un livre plus tard ? ».

De nombreux auteurs sont déçus quand ils n’ont qu’un ou deux livres à leur actif et qu’ils se retrouvent constamment à donner leur travail. C’est parce qu’aucun lectorat ne s’est encore développé et qu’il n’y a pas de demande pour leur travail. Ils vont alors peut-être blâmer les lecteurs et croire que leur travail n’est pas apprécié à sa juste valeur. En réalité, l’œuvre n’a pas encore de valeur marchande. Ou bien l’auteur n’a pas trouvé la formule ou le contexte qui lui offrirait une valeur marchande.

La dynamique du marché a changé et l’offre d’écrits sur le marché dépasse aujourd’hui la demande. La valeur traditionnelle fournie par un auteur ou un éditeur (la production et le conditionnement d’un contenu) n’est qu’un type d’offre dans le spectre de la consommation actuelle. Et pas nécessairement le plus rentable ou le plus excitant. Un livre peut avoir le même attrait et la même valeur qu’il y a 100 ans pour un certain segment du marché (en particulier ceux qui fétichisent la lecture et les livres). Mais il faut savoir qu’il existe d’autres profils de lecteurs à intéresser et encourager. Pour ça, les auteurs devraient réfléchir à ce qu’ils apprécient en termes d’expérience ou d’accès.

Coralie Raphael
Coralie Raphael

Je parle beaucoup d'auto-édition et essaie d'aider les auteurs à comprendre dans quoi ils mettent les pieds. Parfois j'écris aussi des livres.
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Publications: 257

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